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A l’époque la plus reculée de l’histoire indienne, deux peuples se combattent pour la souveraineté du territoire qui entoure le fleuve sacré du Gange : les Sudras d’origine africaine et les Aryens d’origine européenne. Les textes anciens nous renseignent sur la défaite des Sudras et leur rétrogradation au rang d’Intouchables à peaux noires, violemment rejetés par leurs assaillants à peaux claires. Le système de caste émerge à cette époque, cimentant les relations sociales du nouveau peuple en fusion : le peuple indien. Les aborigènes Sudras, ainés des Aryens en matière de présence sur le territoire, doivent renoncer à leurs propres croyances spirituelles au profit des dieux de l’hindouisme naissant des Aryens. Ils parviennent toutefois à imposer leur héros : le protéiforme Jagannâtha, décrit comme L’Instructeur Universel. Les Indo-Européens le baptisent Krishna, ce qui dans leur langue sanskrit signifie Le Noir.

Alexandre Pouchkine est l’instructeur universel de la pensée originale russe. Le sang africain qui coule dans ses veines et qui lui vient d’Hannibal Petrovitch, ancien prince camerounais adopté tout jeune par le Tsar Pierre le Grand, colore le teint de sa peau et le singularise auprès des divinités littéraires de son pays. Pour Gogol, il est la manifestation de l’âme russe ; pour Dostoeivski, il est notre Tout ; pour les écrivains africains-américains tels que Killens et Robeson, il est admirable ; pour les poètes africains Osundare et Mabanckou, c’est une source.

Ses intimes le nomment Sachenka, un diminutif local, affectueux qui remplace le prénom Alexandre. Sachenka voit le jour à Moscou, Krishna voit le jour à Mathura. Tous deux ont un frère : Balarama pour le dieu indien, ce qui signifie le Blanc, Lev pour le poète russe, Lev dont la clarté et la blondeur offrent un incontestable succès dans la bonne société russe. Krishna se distingue très tôt par ses facéties, sa bouille d’ange, ses irresponsabilités. Les statuettes le représentent souvent comme un enfant taquin et chapardeur qu’on ne peut gronder sans s’attendrir. Pouchkine est d’abord le trublion du Lycée impérial, mutin et hardi que les profeseurs ont du mal à contrôler mais qui ne peut se faire hair. Krishna vit sous le règne du tyran Kamsa, un prince éhonté qui n’hésite pas à renverser son père pour s’attribuer la domination du royaume. Pouchkine adolescent vit sous le règne d’Alexandre 1er, un fils peu scrupuleux qui n’hésita pas, dit-on, à mettre un doigt dans l’assassinat de son propre père.

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Alexandre 1er bannit Pouchkine de la capitale, Nicolas 1er, son frère, défigure son œuvre à coups de censure. Kamsa veut assassiner Krishna pour réduire la prophétie au silence : il est dit que ce garnement devenu responsable viendra le renverser. Bien. Le tyran s’ingénie à rassembler tous les démons du ciel hindou pour le tailler en pièces. De son côté, Nicolas 1er lance la Troisième Section de Police aux trousses du poète. Pomper les nerfs de Pouchkine est l’idée. Chacun de ses mouvements sera disséqué. On assaille Krishna mais il répond par la flûte, on assaille Pouchkine mais il répond par le chant. La musique enchanteresse de l’un vaut le verbe fondateur de l’autre et aux premières loges du récital, les femmes. Krishna séduit seize mille berbères entre un combat contre un serpent géant et une rixe avec les légions de Kamsa. Pouchkine tient deux carnets de Don Juan entre son pamphlet contre la vie de paresse des jeunes citadins fortunés, Eugene Onéguine, et son brûlot anti-impérialiste, Le cavalier de bronze. Dans un épisode célèbre de ses aventures, Krishna épie les bergères de son village à la baignade et dérobe leurs vêtements contre un baiser. Dans le poème La Néreide, Sachenka avoue son penchant pour l’espionnage érotique :


Surgie des vertes eaux qui baignent la Tauride,

La fille de Nérée à l’aube m’apparut.

Tapi dans un bosquet, je retenais mon souffle ;

Au-dessus de l’eau claire, les seins de la déesse

Se soulevaient, frais et blancs comme un cygne,

Tandis qu’elle tordait ses cheveux lourds d’écume.


Pouchkine est un homme politique mystérieux. Il soutient de tout cœur la cause grecque face à l’oppresseur Ottoman mais ne condamne pas l’asservissement de la petite sœur Pologne par la Russie. Ses prises de positions troubles en faveur du pouvoir lui vaudront les sèches représailles des courants libéraux. Pour sa part, Krishna incitera le prince Arjuna à combattre ses propres cousins, les féroces Kauravas. D’abord perçu comme le conciliateur, il incitera toute l’Inde à flamber dans la guerre. A en croire les sages, ces contradictions chez l’Hindou et le Russe ne seraient qu’illusions. Krishna meurt d’une flèche plantée au talon par un chasseur de daims inattentif. Sachenka meurt d’une balle fichée au ventre par un chevalier français inconséquent. Krishna bénit son assassin, Sachenka pardonne à son meurtrier. Et la sérénité s’installe.


Ewan Lobé, Jr.

Images © DR

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